Face B

/ Le Journal de Barnabe
/ Abandon falcutatif

Angoisse Etranglee

Marie est fatiguée. Epuisée par les 4 jours de rotation, l’heure de vol pour aller à Montpellier récupérer sa voiture, et l’heure et demi pour arriver jusqu’à la maison. L’arrivée devrait être un soulagement, un repos. C’est une angoisse.

Elle gare sa voiture le long de la maison en chantier, devant le trou béant à peine bétonné de la piscine vide. Ce trou est là depuis 4 mois. Un chantier est éprouvant pour un couple, celui-ci cristallise leur relation : naissante mais pas aboutie.

Marie jette un oeil autour d’elle. Personne. Le vent souffle sans rafraichir. Les oliviers et pins qui bordent la maison sont sauvages, ils remuent au gré du vent mais ne constituent pas une présence. L’impression de solitude est totale. Le réveil est brutal quand le rêve est bucolique.

A sa droite l’éolienne qui tourne à plein régime. A sa gauche le réservoir d’eau avec le vieux tonneau blanc qui sert à le remplir tous les 2 jours. Le tuyau jaune qui sort du réservoir goutte et indique que le dernier remplissage a eu lieu il n’y a pas longtemps, mais Marie ne le voit pas. Elle ne veut pas rentrer. Elle ne veut pas lui parler. Elle veut juste de l’amour que personne ne semble lui donner ici.

3 jours à passer ici. Elle ne veut pas connaitre l’état du chantier. Elle ne veut pas entendre la dureté du travail que s’impose Yannick pour construire ce rêve de maison. Si la fin doit justifier les moyens, elle n’a jamais anticiper ce que serait la vie dans une maison qui parait surtout abandonnée avec un homme dur et froid, qui lui reproche ses absences et lui prend son argent.

Toujours soutenue par ses parents, tant financièrement que moralement, elle sait qu’elle doit prendre une décision mais ne peut s’y résoudre. Tout est allé si vite. Un an à peine qu’ils se connaissent. L’argent de leurs parents pour ce terrain qui devait être un Eden.

Marie a rêvé sa vie avec lui quand il a promis la campagne, elle l’a accepté dans sa vie parce que son fils, Barnabé, paraissait tellement l’aimer. Son fils a besoin d’un père, c’est ce qu’elle a voulu lui donner.

Marie a été mère avant d’être femme. Elle n’est finalement, jamais devenue femme. Elle a vu cet enfant grandir comme s’il était son frère, élevé par ses propres parents. N’ayant pas les moyens de se voir autrement que comme une victime d’une monde qui l’entoure, elle ne l’affronte jamais. Les moyens pour parvenir à ses souhaits ont toujours été les mêmes : l’envie, sincère, qui l’entoure. Partout le sourire qui ouvre les portes, qui sublime le regard des hommes. La séduction est une éducation, un raccourci. Elle complait ceux qui n’ont qu’elle dans une illusion.

Car le désir s’accommode mal du quotidien. Et Marie n’a jamais vu le quotidien. Elle s’éblouit de spiritualité qui est pour nécessaire pour passer cette épreuve du retour.

Après une heure de méditation et d’écoute d’une de ses cassettes qui doit être quotidienne, Marie s’endort. Quand Yannick rentre dans la chambre aux murs gris du béton et à la charpente encore apparente. Il regarde sur la commode le courrier que Marie a relevé. Il y découvre son relevé de compte bancaire, qu’il ouvre sans demander la permission.

Elle sait qu’il ne va pas aimer ce qu’il va y découvrir. Elle sait et elle baisse les yeux assise sur le lit.

Plusieurs minutes se passent. Marie entend des bruits de papiers dans les mains de Yannick. Et quelques moments de silence où il prend sûrement connaissance des relevés.

- C’est quoi ces dépenses ?

Marie ne répond pas. Elle ouvre les yeux et regarde son mari. Ses yeux et sa bouche tombent avec les premières larmes.

- Là regarde. Tu étais à Paris ? Non mais tu te rends compte ? C’était pour quoi ça ? Pour qui ? Tu sais qu’on ne peut plus continuer tant que la maison n’est pas finie.

Marie répond dans un murmure

- Arrête

Marie n’entend plus. Elle n’écoute plus cette scène qui augmente en intensité à chaque fois qu’elle revient. Elle veut un nid douillet, un cocon où se ressourcer, un bien être intérieur, pas de ces questions entre quatre murs qui ne sont pas peints. Elle le sait depuis plusieurs mois son salaire est à peine suffisant pour elle seule, même avec l’aide de ses parents elle ne peut pas faire vivre une famille et financer la construction d’une maison. Il n’y a pas de solution à ses questions.

Yannick s’agenouille devant elle et passe ses deux mains dans ses cheveux, juste derrière les oreilles, qui lève la tête pour forcer son regard et qu’elle l’entende.

Marie ne veut plus de ces mains, elle réagit sans y penser et détourne nerveusement sa tête de ses mains. Yannick serre les poignets en continuant :

- tu comprends qu’on ne peut pas continuer comme ça, j’ai besoin d’argent pour finir la maison.

Marie ne pleure plus, elle ne peut plus bouger la tête serrée entre les mains musclées de son mari. Un court instant elle regarde Yannick dans les yeux. Son regard devient noir et elle  pose ses mains sur les avant bras de son mari. Elle répète : « arrête ».

Yannick repousse Marie sur le lit sans lâcher son étreinte. Elle est plus intense au contraire. Il s’agenouille sur son ventre. Marie comprend qu’elle ne pourra pas se débattre, la différence de poids et de force est trop importante. Elle ne peut plus rien dire, elle a le souffle coupé autant par la peur que par cette violence.

En fermant les yeux, Marie relève la main droite sans s’en rendre compte et la pose sur la main gauche de son mari qui est maintenant franchement sur le cou. La réponse de sa main est une caresse inconsciente, qui demande d’en finir d’une manière ou d’une autre. Si sa main pouvait parler elle dirait « ça va aller ».

Une Personne

Une Personne

L’ exotisme

L’autre n’est plus présenté lorsque l’on voyage.

Le voyageur contemporain programme. Mais il n’a pas pour projet de vivre l’Etranger. Il s’accapare un plaisir qu’il croit être un exotisme, quand il n’est que l’objet d’un accueil.

Cet écueil est lui, insolvable. Il n’y a plus aujourd’hui d’étranger, ne persiste qu’une expérience personnelle, un loisir. Cette expérience est d’abord vécue comme un spectacle, celui que les médias nous offrent, que les marchands d’accueil nous laissent espérer.

Le voyage se conclut ou se partage, lui aussi, comme un spectacle. Par une photo, un statut : “je voyage, vivez cet exotisme”. On ne juge plus l’expérience, mais le spectacle que l’on en fait. Une photo est aimée pour sa qualité, plus pour son message.

La cause est simple. Le voyage, ainsi que sa transcription, ne sont plus exceptionnels.

L’exotisme n’est donc possible que dans la transcription du réel. Une transcription intacte, brute, de la vie qui nous entoure, où le seul étranger est celui qui voyage.

L’exotisme n’est pas un spectacle. Le seul vrai voyage est celui qui appréhende une différence, la perception du divers, la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même.

Le pouvoir de l’exotisme n’est que le pouvoir de concevoir autre.

Sans issue

Sans issue

Voir Claire

Je ne sais plus quoi dire. Claire m’a déjà tellement aidé. Mais là je me sens impuissant face à la lassitude. Claire me demande ce que je ressens. Mes yeux se détournent d’elle. Je vois devant moi un vide. Ma solitude.

Je peux être dehors tous les jours, entouré tout le temps. Ce dont j’ai peur, c’est le retour. Il n’y a personne avec qui j’ai envie aujourd’hui de partager mon quotidien, et pourtant je vis la solitude comme une souffrance. Elle m’affaiblit, m’enferme.

Je connais mon désir. Le désir d’écrire, de transmettre. De proposer une photo d’âme, une histoire. Mais est-ce bien cela que j’aime ou le plaisir égoïste de savoir que les écrits plaisent ? Pourrais-je continuer sans l’égocentrisme que renvoie le lecteur, que tu me renvoies en réagissant ?

Je sais que j’ai du plaisir à écrire. Mais je ne le fais pas. Pas assez. Pourquoi ? Ce n’est pas le temps disponible. C’est cette foutue procrastination. Ces pensées diffuses planent de longues secondes. Claire ne réagit pas.

Notre discussion porte sur la masculinité de la volonté. Mon manque de volonté, c’est l’absence de père, son abandon. J’objecte qu’il est curieux que cette qualité soit particulièrement masculine. Mais je sais, au fond de moi, qu’elle a raison. Il faut bien distinguer les rôles dans un couple, dans la construction d’un enfant

Et je me retrouve dix ans plus tôt. Réfléchir à ma construction par rapport à mon père, ce qu’il ne fit pour personne, pas même pour lui-même. Je pense à mes pairs, ceux à qui je me suis donné. Les beaux pères qui m’ont indiqué quelque chemin pendant que ma mère vivait sa vie de femme.

Je pensais être ici pour enfin régler mon compte à ma mère, à ce qu’elle représente. Je réalise que je n’ai plus rien à en apprendre. J’ai compris.

- “Je crois que je voudrais… parfois.. avoir une famille” Je reconnait en pleurant cette solitude.

- “Si vous voulez une famille, il va falloir vous la construire”.

Reconnaissance de dette. Ce que je veux, je dois le faire. En avoir… la volonté. Mais je ne veux pas. Pas maintenant.

- “Alors, Barnabé, vous allez vous dire une chose cette semaine. Quand la solitude sera là, vous vous direz : “Qu’est-ce que tu veux ?”

Claire me demande également de réfléchir à la suite de cette analyse. Elle voit comme moi que je suis arrivé au bout de cette réflexion. Si vite ? Oui, car le travail entreprit n’eut pas de temps d’adaptation à la mécanique si particulière du transfert.

Et depuis j’ai la volonté. Celle que j’ai toujours eue, que je n’utilisais que par opposition ou défi. Aujourd’hui je veux écrire. Photographier. Me donner les moyens d’y parvenir, quelque soit le prix. Et ça marche.

C’est la fin. Vous me manquerez Claire.

Message Court

Je ne sais jamais si et quand je dois rappeler. En période célibataire, c’est à dire quand mon attention n’est pas suffisamment concentrée sur quelqu’un pour que je lui donne l’exclusivité de mes pensées, je commence à avoir des relations courtes plus fréquemment. Mais je ne suis toujours pas capable de prendre ce genre de décision : quand appeler ? Ce sera un sms, probablement.

Découvrir quelqu’un suppose un “lâcher prise” qu’il est assez rare de rencontrer, finalement. On ne donne sa confiance qu’en peu d’occasion, dans une vie. Et la confiance est indispensable quand on ne connait pas bien quelqu’un. Pour accepter l’absence, pour croire aux récits ou aux explications.

Il est curieux que le moment où nous sommes le plus méfiant, ne serait-ce que par protection de souffrances supposées ou vécues, soit justement celui qui demande la plus grande confiance.

Et donc j’écris trois paragraphes et je n’ai toujours pas écrit de sms. D’ailleurs, mobile ou facebook ? Quel moyen choisir. Facebook est plus dilettante et demande un temps de réponse moins grand. Le sms plus intrusif et personnel.

Pourquoi celle que j’ignore me rappelle ? Parce que je suis détaché, probablement. Ironie, encore. Fuis une fille, et c’est naturel qu’elle revienne au galop. Je ne vais donc pas écrire ce sms. Je vais écrire ces quelques lignes, plutôt. Et quelques autres que vous ne verrez pas pour l’instant.

Celle qui est dans mes pensées permanentes ne rappelle pas, s’éloigne au gré des contacts. C’est ainsi mais ça me rend triste. J’aimerais juste la revoir. Ou recommencer cette soirée tous les deux. Car la seconde sera forcément moins forte. Ce serait donc pour ça que les premières fois sont si agréables : parce que les suivantes les secondent.

Souriantes Retrouvailles

Je vais revoir Aurore. Celle que j’aimais tant et que j’ai quitté. Nous avons rendez-vous pour nous voir sans raison apparente. Je dois dans l’heure qui suit nos retrouvailles aller chercher mes premiers tirages depuis que la photo est importante pour moi.

Elle sourit comme avant. En fait non, elle ne sourit pas comme avant. Elle me sourit comme à ses amis. Ceux qu’elle a plaisir à voir.

Nous discutons et je la regarde dans ce bar mal choisi jeter un oeil sur mes photos. Le lieu n’a rien d’intéressant, si ce n’est le chaud au coeur de la voir. Je ne sais pas si je veux qu’il y ai quoique ce soit entre nous, je suis juste heureux de la voir. En écrivant ces mots, je réalise que je n’avais pas été heureux d’être avec elle depuis presque un an à ce moment là, la séparation ayant pris plusieurs mois de mon côté, et la rupture était effective depuis six mois déjà.

Je me rappelle pourquoi Aurore m’a manqué. Son insouciance, ce regard pétillant qui interroge et réagit avec intelligence et une vivacité enfantine.

De temps en temps je l’entends réciter ce qu’elle raconte quand elle sort. Après 6 ans de vie commune on reconnait les discours répétés, que l’on écoute avec bienveillance une nouvelle fois sans intervenir pour ne pas gâcher les effets. Mais ceux-ci je les écoute pour la première fois. Je souris.

Je parle de mes projets, de mes envies, de quelques lassitudes auxquelles je dois remédier. Je passe sous silence mes envies répétées de revenir avec elle, particulièrement dans la difficulté. C’est quand la vie vous accable que vous souhaitez avoir à côté de vous ceux qui vous connaissent le mieux. Nous avions une relation tellement joyeuse. Difficile de se souvenir des déchirements, des absences, des manques, quand je la vois sourire. A vrai dire je ne pense même pas à lui dire qu’elle m’a manqué. Nous sommes, pour moi, à nouveau si proches. Comme des meilleurs amis qui ont plaisir à se voir.

Et au détour d’une liste de ce qui nous occupe, j’évoque mes vacances qui ont débuté mais qui doivent continuer à Barcelone. Elle me conseille dans un sourire que je trouve légèrement forcé d’aller voir Cadaquès qui semble-t-il est magnifique.

"Attends une minute" lui dis-je. "T’es jamais allé à Cadaquès toute seule". Je lui dis avec le ton suffisamment ferme de celui qui sait. Je n’ai pas même le temps de blêmir, j’ai répondu dans la foulée de sa phrase, avec l’humeur taquine. Car je la connais suffisamment pour savoir qu’elle ne pourrait jamais y aller seule. Autant pour l’idée qui paraitrait saugrenue que pour son incapacité chronique à s’investir dans une logistique, par flemme autant qu’angoisse.

Et là je revois les SMS échangés. Elle ne vivait pas dans l’appartement que nous avions acheté ensemble pendant les travaux entrepris depuis qu’elle y était seule. Elle me disait s’installer chez sa cousine. Bien sûr que non. Et maintenant cet appartement qui est devenu le sien est à louer. Je sais où elle passe ses nuits. Ailleurs. Chez un autre.

Bien. Et elle sourit. Je ne montrerai rien. Je vais sourire encore une demi-heure. Et je repartirai avec quelques larmes mais sans pleurs. Il va falloir que je fasse le deuil de ma décision.

Aller Retour

Il fait froid. Mes bras sentent le vent glacial, mais ils sont insensibles à la douleur tant que je le décide. Cet enfant me brûle les doigts, je ne te serre pas contre moi.

Tu ne cries pas. Tu as peur. Comme moi.

Le train est arrêté. Gare Saint Lazare. Personne. Deux amoureux qui auraient pu être nous se donnent la main et disparaissent. Les escaliers. Dans mes bras tu as les yeux grands ouverts. Vois-tu qui je suis ? Tu le sais certainement.

La serveuse s’inquiète. A-t-il froid ? Nous devrions rentrer. A l’abri. Contre la vitre je te pose en disant à la serveuse que ta mère t’a abandonné. Elle nous a tous les deux abandonné et je dois rentrer chez moi. Elle me demande ce que je veux. Je réponds un whisky.

Le whisky réchauffe. Mais que vais-je faire maintenant ? Rentrer chez mes parents ? Ils ne comprendraient pas. Ils appelleraient leur mère dans l’instant.

Mon frère est resté dans le sud. Je n’ai plus d’ami depuis que je suis parti. Non. Je vais partir avec lui et m’en occuper. Le ramener à la communauté. Mais seul, ils prendraient peur. Nous sommes tellement diabolisés. Personne ne nous comprend, ils préserveront leur secret.

Et pourquoi pleures-tu maintenant ? Tu a besoin de quelque chose. Mais quoi. Je ne sais même pas comment t’appeler. Nous avions décidé de David, mais je ne sais pas si elle l’a changé.

Après le 2ème Whisky il me semble qu’elle pourrait venir avec moi. Croire à nouveau qu’elle est à moi, qu’elle ne peut pas me quitter comme ça. Nous recommencerions.

Mais elle n’a pas le temps de m’entendre quand je l’appelle au téléphone. Elle pleure tellement et m’implore de te ramener. Je lui dis que je ne sais pas comment faire avec toi, qu’il faut nous partions ensemble. Elle insiste. Je sais que ces parents l’écoutent, quelques murmures les trahissent.

Je n’ai pas le choix. J’apprends que tu t’appelles Barnabé. J’en ai la voix coupée. Je baisse les yeux en l’écoutant me supplier. Oui je vais revenir. Prendre le chemin inverse. Et essayer de lui parler plus tard. Elle me dit de prendre un taxi.

Le chemin est long. Une route vers la honte. Autant venant d’eux que de moi. Vers eux la honte d’avoir fauté. Pour moi la honte d’avoir abandonné.

(à suivre)

Abandon

Abandon. C’est une peur d’abord, un fait ensuite. L’abandon est initial, il est nécessaire à la vie. Mais il est absolument insupportable.

Mon analyse reprends. Et le premier objet auquel il m’est donné de me confronter est l’abandon. C’est lui qui explique la torture que je m’inflige et cette peur irraisonnée de la solitude.

Alors j’abandonne. Est-ce une décision ? Je dois le croire si je veux avancer. Je choisis de t’abandonner, ou du moins d’abandonner ton idée. Comme tant d’autres choses. Car nous n’avons pas été, nous avons simplement souhaité être. En tout cas je l’ai voulu, ardemment, passionnément. Et à chaque fois que je n’étais pas à côté de toi ou que nous n’étions pas disponibles exclusivement l’un pour l’autre, je souffrais.

Je souffrais de ne pas savoir si tu pensais à moi. Je souffrais, je commençais à peine à le comprendre, de la peur que tu m’abandonnes.

C’est cette peur qui m’éblouissais, et non la passion. J’aurais aimé, comme je te l’ai promis, te raconter. Mais comment raconter cette histoire ? Il faudrait des heures. Il faudrait du sucre, du caramel pour faire passer l’amertume.

Et je sais que je peux avoir de la joie en racontant cette histoire. Elle est simplement trop lourde encore à porter, alors je suis Barnabé pour en donner des indices. Mais je la raconterai, je le sais. Je n’abandonnerai pas cette histoire.

Mais je nous abandonne. Car il n’y a devant moi aucune issue. Te séduire ? Rester joyeux tout le temps pour pouvoir tenter ma chance ? Ce serait une supercherie. Te demander ce que tu penses ? La question t’empêcherait de répondre sincèrement.

Je n’ai pas d’autre moyen que l’abandon. Et ce faisant de constater que toi aussi, tu abandonnes. Pour la première fois, j’en ai moins peur. Non pas parce que je pressentais cette issue fatale, mais parce que je regarde enfin l’enfant qui avait peur. Cet enfant qui est le fruit de l’abandon, j’arrive à le rassurer, à le soigner. A m’occuper enfin un peu de lui.

Est-on jamais sincère en amour comme en désir ? J’abandonne cette recherche. Et peut être, un jour, abandonnerai-je le masque. Alors, tu me verras sourire. Si tu me vois encore.

La Resilience

La résilience est un mot que l’on comprend uniquement en regardant derrière soi. Le concept de résilience est rarement compréhensible sans en faire l’expérience. La résilience ne s’apprend pas. Elle se vit.

Ceci est une histoire vraie. Une histoire que personne ne connait. L’histoire d’un enfant qui ne devait pas naitre. L’histoire d’un adulte qui ne voulait plus vivre. L’histoire d’un homme qui aime sa vie. Cet homme, c’est moi. Barnabé.

6 mois avant ma mère est enceinte. Elle se marie parce qu’elle le doit. Elle fume et boit, elle ne veut pas d’enfant, et parfois elle se tape sur le ventre en se disant que ça passera. Elle vit dans une communauté. Certains l’appellent religion. D’autres, l’appellent secte. Ce mouvement s’appelle lui-même ”Mission de la lumière divine”.

A ma naissance ma mère rentre chez ses parents. Mon père m’enlève. Puis me ramène. Il ne savait pas quoi faire de moi. Je ne l’ai pas revu depuis, ou presque pas.

A 5 ans je vis chez mes grands parents, à qui je dois mon éducation. A 5 ans j’ai été abusé sexuellement par ma mère, quelques baisers langoureux que l’on donne d’habitude à un amant. Je l’aimais, j’étais consentant. Elle ne s’en souvient pas. Moi si. Mais ce souvenir est salvateur.

A 10 ans je ne vais presque plus à l’école. Ma mère m’abandonne à son 2nd mari pendant que j’apprends le buisson. Elle me dit plus tard qu’il la frappait. Abandonne-t-on son enfant à un mari cogneur ? Elle reviendra pour m’enlever. Je finirai l’année et les suivantes en pension.

A 10 ans je suis accusé de vol, par ma mère. C’était elle qui avait volé. Ce fut l’occasion, pour tenter de me faire avouer mon prétendu larcin, de m’envoyer chez un psychologue qui vut lui, je le compris plus tard, que je ne mentais pas.

A 10 ans je suis abusé sexuellement par un éducateur en colonie de vacances.

A 20 ans je suis interné en hôpital psychiatrique la semaine de la finale de 98. Le jour de la finale, ils sont 4 à me tenir pour mes injections. Je suis en isolement quand le pays danse. Etant passionné de football, je me suis rattrapé en 2000. Merci Trezegol.

A 25 ans je suis au bord de la Grande Arche, prêt à sauter. Un jeune homme me sauve avec les bons mots. Je ne l’ai jamais remercié. Je crois que j’allais sauter. Cet épisode conclura 4 internements et 5 ans de psychanalyse. A 25 ans un psychiatre me dit : ”vous prendrez des médicaments toute votre vie”. Je n’ai plus aucune médication aujourd’hui. A 25 ans je pèse 98 kgs, je ne vois pas mes pieds sous la douche.

A 30 ans je vis avec la femme de ma vie, je fume 2 paquets par jour, je pèse 90 kilos. A 30 ans j’ai déposé plainte contre mon éducateur, mais il y a prescription. La loi qui allonge la prescription 10 ans après la majorité vient après les faits. Tant pis pour moi.

A 30 ans ma mère ne répond plus au téléphone. Elle devait prendre un avion, mais elle n’y est jamais monté. Je la retrouve chez elle après 3 jours de coma. Je lui ai sauvé la vie bien malgré moi.

A 35 ans je fais 78 kilos, je ne fume plus. Je suis seul mais heureux. J’ai vu Shanghai, le Brésil, New York, Le Caire, l’Italie pour mon travail. J’ai aimé, profité, abusé de plaisirs insoupçonnables. A 35 ans j’ai trop de projets, je dois choisir. et je ne choisis comme activité que ce qui me passionne. J’ai en moi un souffle de vie et une joie sans limite.

A 35 ans je sais le chemin, je connais les épreuves, je sais qu’elles seront encore là. Et je tenterai de les surmonter, avec une seule et unique force : la volonté. Vous êtes les seuls à connaître cette histoire. J’espère qu’elle vous servira. La leçon la voici. Quelle que soit l’épreuve, c’est possible.

La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression.

La résilience serait rendue possible grâce à la structuration précoce de la personnalité, par des expériences constructives de l’enfance avant la confrontation avec des faits potentiellement traumatisants et parfois par la réflexion, ou la parole, plus rarement par l’encadrement médical d’une thérapie, d’une analyse.

Je croise souvent des amis, des connaissances, des collègues, qui vivent dans le déni de leurs traumatismes. Je sais que la psychanalyse peut les aider, mais la psychanalyse a mauvaise presse dans leur tête.

la psychanalyse n’est pas indispensable. Mais elle est utile. Pour que certains qui ne sont pas les plus malheureux mais qui souffrent puissent devenir un peu meilleur.

Ce que toute religion vous vantera, ce que toute secte fourvoiera, ce que tout psychanalyste taira, ce dont tout pervers manqua, ce que j’ai et que je ne perdrai pas, c’est l’amour.